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29.02.2008

Vendredi 29 février 2008

 

Je viens de rentrer à la maison et les Filles ne sont pas encore arrivées. Mon corps et mon âme sont las par l’obligation d’aller gagner de l’argent pour vivre. Le trajet du matin a été insupportable. Mon esprit écrivait les mots que je voulais te confier et, dans cette muette volubilité j’ai été saisie d’un vertige. Qu’as-tu libéré en moi ? Quel verrou as-tu fais sauté pour que les phrases que je construisais pour moi aient soudainement envie de s’évader sur cette page d’ordinateur ? Quelle porte, aussi, ai-je laissé entrouverte pour quelle s’efface devant cette urgence de l’écriture ? Ni toi ni moi ne le savons mais je ne peux plus m’arrêter. J’ai pensé toute la journée à ce moment devant mon clavier. 

 

Hier soir je te parlais de la taille disproportionné de mon cœur et de l’amour infini qu’il abritait. J’étais en manque, c’est évident et l’amour et la tendresse que mes parents me donnaient étaient devenus pour moi un nouveau paravent qui m’évitait de me poser trop de questions ou de répondre aux leurs. Tu le sais, toi, comment on finit par intégrer l’idée que le reste de sa vie on devra le passer comme une canne de vieillesse ? que finalement, on n’est pas fait comme les autres et qu’il faudra bien l’accepter si on ne veut pas en mourir ? Je ne me suis jamais formulé mon adolescence d’une façon aussi dure et cynique. Ceux que j’ai aimé d’amour ne m’ont jamais aimé ; peut-être parce que j’étais incapable de dire le premier mot. J’ai tellement peur qu’on ne m’aime pas que je ne pouvais pas prendre le risque que cela me soit dit. Je prenais la situation avec tant de sérieux que je restais sur place : aucune vie puisqu’aucun risque ! Alors j’ai fait semblant. Semblant d’être heureuse, heureuse d’être une bonne copine, copine de tous et de chacun mais seulement copine et jamais autre chose. 

 

Elle n’est pas terrible la vision que j’ai de moi ou plutôt de celle que j’étais il y a 30 ans ! Je ne suis pas charitable et j’aurais du l’être depuis longtemps. J’aurais du être honnête et te donner toutes les clés de l’énigme que je peux être. Pourtant, il y a moins d’une semaine, je n’aurais pas pu écrire tout cela et pas avec ces mots. Tu as besoin de temps, c’est toi qui me le répète mais je n’arrive pas à comprendre à quoi doivent te servir ces jours et ces jours que tu demandes. Est-ce pour vivre cette part de ta vie et me revenir ? Ou est-ce alors pour arriver à renoncer à une part de toi-même pour continuer à avancer avec moi ? Je me rends compte que ton absence m’est nécessaire même si elle me tue aussi. Je dois faire le point, une mise au point photographique, transformer le flou en évidente clarté, rééquilibrer les deux plateaux de la balance que je transporte chaque instant de ma vie. 

28.02.2008

jeudi 28 février 2008

 

 

Comment ça commence cette histoire ? Comment ça démarre ? Est-ce que les cartes étaient en place depuis longtemps ? Ou alors est-ce l’aboutissement d’une longue suite de coïncidences, de hasards ou d’usures insidieuses ? Dans tous les cas, je ne l’ai pas vu venir. Un grand mur blanc qu’on se prend de plein fouet alors que la machine est en parfait état de marche, que le conducteur maîtrise le véhicule : contrôle technique OK. Il fait beau et le printemps s’annonce en jouant avec ce mois de février. Bien sur que tu vas aller pour le mieux puisque les vacances ne sont plus très loin et, qu’enfin, nous allons retourner à Saint-Pierre, le centre de notre monde, le pôle unique et essentiel de notre univers. C’est là que tout se termine et c’est là que tout recommence, toujours. 

 

Non, vraiment, je n’ai rien vu venir ! Trop de certitudes, trop d’assurance, trop d’amour : des lunettes à triple foyer qui ne servent à rien. Pourtant tu le savais, toi, que ce qui me faisait me lever le matin pour aller travailler dans cette ambiance destructrice c’était ta présence apaisante à mon retour. Tu étais là pour moi comme j’ai essayé de l’être pour toi il y a encore quelques mois. Tu le savais, toi, à quel point ce havre de paix et d’amour autour de Lucie et Oriane m’a permis de lever chaque matin.  

 

Ce qui est certain c’est que je n’ai pas été à la hauteur. Non, pas à la hauteur des angoisses qui se sont installées au plus profond de toi et qui font qu’aujourd’hui nous frôlons le ravin. Je croyais qu’il suffisait de t’aimer et de te faire rire pour que rien ne s’arrête. J’ai passé toutes ces années à refouler mes peines et mes chagrins, à me dire que ce n’était rien puisque nous avions réussi à construire une vie malgré les drames et la violence, la mort et les larmes. Toutes ces balises mortifères auraient pu être le point final de notre amour et pourtant ce n’a pas été le cas : nous avons, à chaque fois, resserrés les rangs pour envelopper Lucie et Julien d’abord, puis Lucie ensuite. Nous avons tenu tête à la douleur et au déchirement pour que notre fille, comme tu aimes me le dire, ne soit pas balayée par cette tempête : elle avait déjà tellement à faire de son côté pour rester à flot ! 

 

Et vingt trois ans plus tard où en sommes-nous ? Je pourrais te dire reprenons depuis le début, depuis le premier jour déterminant de cette aventure. J’écris aventure dans le sens de ces grandes expéditions d’une époque révolue où il était encore possible se perdre vraiment dans des contrées inconnues, un Paris-Dakar des premiers jours sans assistance technique. T’ais-je raconter d’ailleurs, ces matins du premier janvier où j’allais après une nuit blanche assister au départ de ce rallye ? La place de la Concorde était bouclée pour permettre aux concurrents de faire les derniers réglages sur leurs engins. Et j’étais là, avec ma sœur Brigitte et ses amies groupies, à encourager Daniel Balavoine ou d’autres encore dont j’ai oublié les noms. Ce dont je me souviens c’est cette certitude que je ne vivais pas encore ma vie, que je faisais de la figuration et qu’en plus je la faisais mal. Tu connais ce sentiment d’être extérieur à ce qu’on vit ? Non ? Cette impression de ne pas être adapté à l’environnement qui vous a vu naître et évoluer ? Je n’étais pas spécialement brillante et pas vraiment jolie. Trop grosse, trop petite, pas féminine mais pas un garçon non plus, une fatalité que je ne pouvais ni maîtriser ni modifier. Et je voyais ou croyais voir, mes frères et mes sœurs se promener à l’aise dans tous ces codes sociaux que j’essayais de singer mais qui ne me parlaient pas.  

 

Tu le sais toi combien parler de moi est toujours difficile et à quel point je suis à l’aise dans le rôle du poisson rouge cherchant à respirer hors de son bocal. Mes branchies n’ont pu s’adapter qu’à un seul océan : le tien. Avant de te rencontrer j’ai donc fait semblant de vivre en n’osant rien, jamais rien. C’est seulement aujourd’hui que je prends l’exacte mesure de ma solitude d’enfant et d’adolescente. Mes amis n’ont jamais été mes amis puisqu’il ne connaissait rien de mes pensées, de mes états d’âme et de mes terreurs. Terreurs, oui, qui me poursuivent encore aujourd’hui à travers ces si nombreux cauchemars que je fais encore mais qui se terminent grâce à ton bras qui me calme, à tes mots si doux qui me rassurent et ton odeur qui anesthésie mon angoisse. Si je n’ai rien vraiment construit avec eux ce n’est pas de leur faute car ils ont essayés. Je suis simplement une handicapée de la parole intime libre. Que raconter de mes pérégrinations silencieuses à ceux qui m’entouraient ? Comment leur dire que je ne supportais pas l’image que je renvoyais. J’aurais voulu pouvoir plaire et séduire mais j’étais moche et muette. Les fêtes de ma jeunesse m’ennuyaient car je n’intéressais personne. Tous les autres étaient occupés à jouer le rôle social qu’on attendait d’eux : les garçons tournaient autour des filles et certains arrivaient à en attraper une ; les filles faisaient leur choix entre elles et les provoquaient d’un regard, d’un geste ou d’un sourire méprisant et aguicheur. Je n’ai jamais joué ce jeu là alors que j’en crevais d’envie. Je suis de celles qui faisaient tapisserie et qui espérait que même le plus moche, le plus insignifiant ferait ce pas qui m'entraînerait enfin dans la vie, la vraie, celle qui me remettrait sur des rails bien tracés d’une vie comme les autres. Je sais puisque tu me l’as raconté si souvent que tu n’a pas connu ces instants de solitude absolue. Je n’ai pas fait tourner de tête ni cœur ; je n’ai pas embrassé et caressé tout mon saoul à cet âge où le corps est traversé de palpitations électriques incontrôlables. Si j’avais eu un peu d’imagination à l’époque, je serai peut-être tombé amoureuse d’une table ou d’une chaise. As-tu une idée de la quantité d’amour que j’ai accumulé pour toi ? Sais-tu seulement qu’il était possible d’avoir un cœur si grand et si remplie ?